recherche ok
Conjonction interdite et chronologie lacunaire
Skate 25/01/2007 Conjonction interdite et chronologie lacunaire
Deux ouvrages d'un artiste qui a pris le temps de mettre ses connaissances au service du skateboard.
Un morceau à écouter avec l'article : Suicidal Tendencies - Possessed To Skate.mp3

 
La conjonction interdite
« Les espaces du jeu sont, classiquement, séparés des espaces de la vie. Il n'y a que les enfants qui jouent dans l'espace de la vie même. Ils le transforment fictivement (on dirait que le banc c'est le bateau, et le trottoir la rivière...) ou le détournent en inventant des règles arbitraires (le panneau « stop » c'est la cible, 10 points si tu touches une lettre, 5 si t'es dans le rouge...). Il semble y avoir chez l'adulte (et le jeune adulte) un gouffre bien réel entre le monde du jeu et celui de la vie. Et l'on comprend bien que c'est avant tout le caractère improductif du jeu qui lui vaut de n'être qu'un à-côté de la vie adulte-responsable. Car le jeu, par le simple choix de jouer ou de ne pas jouer, est le monde du libre arbitre. Plus encore, et c'est le cas du skateboard, le jeu choisit lui-même son obstacle.

On nous apprend, et nous apprenons notre tour venu, que « la vie n'est pas un jeu ». Alors c'est comme si mélanger le plaisir du jeu et le sérieux de la vie était une chose indécente. « Le jeu est une activité de luxe et qui suppose des loisirs. Qui a faim ne joue pas ». On veut bien jouer, mais si tout le monde joue autour, et si ce monde est séparé de celui de ceux qui ne jouent pas. Aussi, certaines salles de jeux/sports (salles de gym ou de squash par exemple) tentent de légitimer le jeu par le luxe : « j'ai le droit de jouer parce que je peux me payer mon abonnement et je peux me permettre de jouer ici car ce lieu n'est pas fait pour l'oisif » C'est la bonne conscience de ceux qui jouent et montrent en jouant qu'ils ont mérité leur détente pour avoir payé le tribut de sérieux et de travail (et leur cotisation et leur équipement flambant neuf) à la société. À l'inverse, jouer dans le monde de ceux qui travaillent, c'est s'exposer à leur jugement : "Il y en a qui s'amusent pendant qu'on travaille". Il y a alors deux pensées possibles, le joueur des rues est un nanti (un bourgeois, ou fis de bourgeois, déguisé), ou un oisif, qui se laisse porter par la société qu'il critique d'une manière tacite par son oisiveté. Ces deux cas de figures, bien que caricaturaux ne sont pas toujours faux, et il ne faut pas sous-estimer l'esprit de contestation qui accompagne une activité qui se développe parallèlement à la musique punk. Mais chez le jeune adulte skateur (amateur), la place publique, la rue est un terrain aussi légitime qu'un autre (il est dans la rue comme au stade) et le skate un passe-temps tout aussi séparé de sa vie active-professionnelle que n'importe quel hobby. Le skate est donc pour lui spatialement inclus dans la vie mais temporellement toujours séparé. [...] Le skateboard partage son terrain de jeu avec ceux qui ne jouent pas, c'est là véritablement sa première grande caractéristique.»

Ainsi Raphaël Zarka entamait une réflexion anthropologique sur la pratique du skateboard. Il appliquait ensuite au skateboard le tableau de répartition des jeux de Roger Caillois, croisant les notions de compétition, de chance, de simulacre et de vertige. Une approche intéressante, tant pour les skateurs qui souhaitent poser des mots sur des sensations qu'ils connaissent, que pour les non-initiés qui pourraient essayer de comprendre par la lecture ce passe-temps. Ce jeu qui a distribué de nouvelles cartes dans l'approche de la Cité. On était en 2003 et cet ouvrage : La conjonction interdite était tiré à 200 exemplaires.
 
Une journée sans vague : Chronologie lacunaire du skateboard
Trois ans plus tard, l'auteur, s'est attelé à retracer de manière scrupuleuse la courte histoire du skateboard. Le propos est toujours aussi pertinent et facile d'accès puisqu'aucune emphase ou volonté d'élitisme ne viennent embuer le discours. La recherche est factuelle et le résultat plus exhaustif que ne le laisse supposer la mise en garde de l'auteur.

On y apprend par exemple que les premiers indices de glisse sur une vague datent de 1779. Information sans réelle importance sauf à rappeler que le skate descend du surf, d'où le titre du livre : « Une journée sans vague ». Un fait devenu évident depuis le documentaire de Craig Stecyk, puis le film, inspiré de ce docu :Dogtown. Cette époque du skate est forcément abordée par Raphaël Zarka, mais son importance est relativisée par le rappel d'une histoire qui dépasse cet espace (la Californie) et ce temps (le skate est né avant les années 70).
 
La première époque du skate tel qu'on le connait (c'est-à-dire à grande échelle) date de 1957-58 quand des surfeurs commencent à coller des roues sur des planches en bois, taillées de la même manière que leurs planches de surf, pour pallier aux journées sans vague. 5 ans plus tard, le phénomène est tel que ces planches de 80cm de long, et aux roues peu adhérentes se vendent à un rythme incroyable de plus de 10.000 unités par jour. L'embellie pour ce jeu ne dura que quelques années, en 1966 le marché balbutiant du skateboard s'écroule. Comme pour la crise suivante, le souci provient de la dangerosité de la pratique, et du manque d'évolution technologique du matériel qui limite la progression. Le skate ne sera pas de retour avant l'introduction des roues en uréthane, puis de l'évolution des trucks, et enfin des planches. C'est ce que les 90 pages de cet ouvrage vont mettre en lumière.

Profondément documentée, cette chronologie est suffisamment détaillée pour apprendre que le baron Hilton (de la famille de... ?) investit de ses deniers pour monter une marque de skate en 1964 : Hobie Skateboard, dont les skateurs seront parmi les premiers à skater des piscines vides. Ses fils sont en effet de bon surfeurs et skateurs.
On y apprend aussi que le premier à avoir officiellement rentré un boardslide sur un rail est Mark Gonzales en 1986. Qu'il est également le premier à sauter la fontaine près de l'EMB la même année, alors que Rodney Mullen et Steve Rocco peaufinent la technicité des figures depuis 1982, avec l'invention du flip et du heelflip.
On note aussi que la première mention de « Skateboarding is not a crime » est à mettre au crédit de Powell Peralta dans une publicité en 1987.
Que World Industries a été fondé par Steve Rocco, Rodney Mullen et Mike Vallely en 1988, que c'est la première boite montée exclusivement par des skateurs et qu'elle sera revendue en 1999 pour une vingtaine de millions de dollars. Non sans avoir bien torpillé Vision, quand Mark Gonzales quitte cette marque pour en monter une nouvelle sous Rocco avec pour nom un ironique : Blind. Vision/Blind, pas besoin de dessin.
Ou encore que Pierre-André Senizergue est le premier à avoir offert un pro-modèle de pompe à un skateur (Natas en l'occurrence), suivi par Vans avec Steve Caballero. On est en 89...

Loin de s'enfermer dans l'anecdotique, Raphaël Zarka met en relation dans cette chronologie des données spécialisées et des phénomènes grand public, en annonçant par exemple la sortie des films et morceaux de musique qui parlent de skate. Il met en parallèle la micro-société du skate et les rapports qu'elle entretient avec la société extérieure. Il décrit aussi les vidéos avec un œil distancié, qui révèle les tendances des époques. Enfin, l'histoire américaine, celle du berceau et reliée celle de la France, par l'évocation de certaines étapes du développement du skate dans l'hexagone (Bourges dans les années 80, puis Montpellier, etc...). Trop peu de références malheureusement, mais il faut dire que des ressources écrites existantes en français, cet ouvrage est l'une des seules.
 





-Qu'est ce qui t'a poussé à écrire cette Histoire du skate ?
Après mes études aux beaux-arts, où j'avais mis le skate côté, j'ai recommencé à m'y intéresser quand je me suis rendu compte à quel point cette pratique avait formé ma manière de regarder les choses. Comme je l'explique rapidement dans la préface de "La conjonction", même certains de mes goûts pour des œuvres d'arts (notamment celles de l'Art Minimal ou du Land Art) me semblait venir d'une familiarité avec certaines formes (pyramides, poutres, quarters,) où avec certains espaces (notamment ceux dont je n'ai jamais fait l'expérience, mais dont j'ai toujours rêvés : les ditches où les full-pipes perdus en plein déserts).

J'ai acheté progressivement tout ce qu'on pouvait trouver comme livre sur le skate en anglais. En 2001 ce n'était pas aussi simple qu'aujourd'hui (j'ai commencé par "The Concrete Wave"). Je prenais des notes, j'essayais de voir les liens qu'il y avait entre l'histoire de l'art (contemporain) et le skate. Pour organiser les infos que je récoltais, je me suis fabriqué une chronologie sur le modèle de celles que l'on trouve parfois dans les numéros anniversaires des magazines.

Au départ, c'était pour mon propre usage, puis ça s'est développé. Et comme ça correspondait au livre sur le skate que j'aurais voulu lire, je me suis dit que j'allais essayer de le faire moi-même, de loin (c'est-a-dire de France, avec du matériel de deuxième main) mais le plus consciencieusement possible à partir des magazines, des livres, et plus rarement, de certains souvenirs.

-Pourquoi cette Histoire du skate en français n'a pas été écrite avant, selon toi ? Et pourquoi, contrairement aux ouvrages US ne comporte t'il aucune photo ?
Je ne sais pas vraiment, peut-être parce qu'il faut du temps pour le faire correctement. C'est une activité à la fois passionnante et d'ingrate, surtout quand tu choisis une forme comme la chronologie qui t'oblige à un maximum de précision. Peut-être qu'aussi, dans une vision classique du livre sur le skate, on pense justement qu'on ne peut pas se passer d'images. Et avec des images, un livre coûte tout de suite beaucoup plus cher! Et l'argent, le plus souvent, c'est une perte de temps et d'énergie, la bonne raison puis la bonne excuse pour ne rien faire. Pourtant, il y a un bon exemple de livre quasiment sans image, c'est celui de Jocko Weyland, certainement le meilleur livre sur le skate, une autobiographie qui sert à raconter l'histoire du skate de l'intérieur.
Les images de l'histoire du skate sont finalement bien plus faciles à trouver que l'histoire elle-même... bien sûr elle existe mais elle est éclatée, dispersée dans des tas de livres, de magazines, de sites internet... personnellement, je voulais "parier" que l'histoire du skate (histoire ou mythologie dans certains cas) pouvait se lire comme un roman. Et j'ai l'impression que ça a marché chez certaines personnes qui ne connaissaient pas le skate... Bien sûr, rien ne pouvait me faire plus plaisir.

-Quel lien fais-tu entre tes deux bouquins, la conjonction interdite et une journée sans vague ?
La conjonction interdite, ce n'est même pas à proprement parler un livre, je veux dire que c'est un tout petit livre, 32 pages d'un format poche. L'approche était disons plus sociologique, mais pas sociologique comme on l'entend en France d'habitude (du moins pas à la manière de Calogirou et Touche). C'est un texte qui tente de définir le skate. Les skateurs sentent tous que c'est quelques choses de différent, mais différent en quoi? C'est cette question que je me posais au départ, et l'analyse des jeux par Roger Caillois m'a permis de situer plus clairement le skate en tant qu'activité. C'est un livre plus proche des études sur le skate qu'ont proposé Ocean Howell ou de Iain Borden, bien que je ne le considère pas seulement dans son rapport à l'architecture.
Avec Une journée sans vague, l'approche est différente, beaucoup plus objective (dans la mesure du possible avec un sujet comme le skateboard) et clairement historique. A mon avis les deux textes sont complémentaires. Aujourd'hui "La conjonction interdite" n'est plus disponible que dans une revue de texte sur l'art contemporain (voir : http://www.lespressesdureel.com/EN/ouvrage.php?id=607), mais avec F7 (éditeur de Une journée sans vague) et Moinsun (éditeur de la première version de La conjonction interdite) on espère pouvoir le rééditer prochainement sous forme de petit livre.

-Y a-t-il d'autres aspects du skateboard que tu voudrais évoquer ?
Finalement, il me reste toujours à comprendre comment, par quels moyens, le skateboard à pu façonner le regard de ceux qui l'on pratiqué. C'est en quelque sorte le sujet du troisième texte que j'essaye d'écrire. Pour l'instant ce ne sont que des notes, il va me falloir trouver quelques mois pour mettre tout ça au clair... avant de passer à d'autres choses! A mon avis, c'est ce qui est le plus important avec le skate, que ce soit un moyen de s'intéresser à d'autres choses. Pas une activité d'autiste qui ne voit pas plus loin que son nose, mais vraiment quelque chose qui continue d'éveiller la curiosité, l'imagination. Et j'ai l'impression qu'avec des skateurs comme Ocean Howell, Javier Mendizabal, Pontus Alv ou Soy Panday, c'est bien parti.


 
pif.
 
franck le 20/03/2007 à 15h34
bonjour c'etais pour savoir si quelqu'un aurait trouver l'adresse de pierre-andré senizergue le créateur de la marque etnies j'arrive pas a trouver alors si quelqu'un pourrait m'aider??
SERGIO le 16/02/2007 à 14h53
Salut Milie,
Cool une skateuse de plus! Bienvenue dans le monde merveilleux de la planche qui roule. Courage, avec un peu de persévérance, les sensations seront bientôt au rendez-vous!

Pour la conjonction interdite, tu trouveras ce texte dans la revue suivante, que tu peux commander: http://www.lespressesdureel.com/EN/ouvrage.php?id=607
Pour la Chronologie Lacunaire, tu peux commander sur le site suivant: www.f7.net (envoi rapide)

Skate or Die
Milie le 14/02/2007 à 13h50
hye skateurs de france et d'ailleurs,

je débute en skate, ce n'est d'ailleurs pas évident pour une fille de 21 ans qui a le vertige. J'aimerai me procurer les livres de raphael Zarka, sont ils en vente au furet ou à la FNAC?
sheep le 07/02/2007 à 21h01
l'article est excellent. Je connaissais déjà quelques informations sur l'histoire du skate mais là je dois dire que j'ai eu l'impression d'être un inculte face à cette article alors je me réjouis de pouvoir lire le livre.
Je voudrais aussi ajouter que moi non plus je ne considère pas le skate comme un sport car c'est le seul sport que je connaisse où je peux pratiqué pendant 11h sans réel pause (un pari avec des potes) mais il est vrai que mon niveau n'est pas très fatiguant non plus...
raphaël le 29/01/2007 à 13h15
Sergio, si tu veux vraiment lire "La conjonction", tu peux te procurer le n°5 de la revue Trouble (10€) disponible sur commande sur le site de l'éditeur :
http://www.lespressesdureel.com/EN/ouvrage.php?id=607

Raphaël
pif le 26/01/2007 à 12h14
Raphaël Zarka dit qu'il compte le rééditer. C'est vrai que ce serait bien, parce qu'il n'y a pas eu, à ma connaissance, d'autre essai sociologique aussi pertinent.
Sergio le 26/01/2007 à 09h32
Je conseille à tous les amateurs de la planche qui roule le deuxième livre de raphael zarka. Si vous avez comme moi 30 ans, ce bouquin est une vraie Madeleine de Proust.
Si vous savez comment se procurer la Conjonction interdite, faites moi signe.

Skate Or Die!!!
jb le 26/01/2007 à 06h42
excellent article.



(et laisse le dire que c'est un sport s'il veut. chacun sa perception du skate, c'est un peu ce que tenter d'éclaircir l'auteur dans ses bouquins...)
DJON le 26/01/2007 à 01h13
Yes !

J'ai lu la Chronologie ! Respect !

J'ai bien trippé !

En plus y'a une phrase où ça parle de Tricks (RIP).

Maintenant il faut que je pécho l'autre !

DJON

PS : passez donc faire un tour sur mon podcast, www.StreetSmartCoolCat.com
zobi la mouche le 25/01/2007 à 21h57
le skate est tout sauf un sport...
yizzird le 25/01/2007 à 20h25
Cool je v lacheter histoire de connaitre un peu plus mon sport car il est riche et ne mourra jammais
Ajouter un commentaire

Votre nom
Votre mail
Votre texte
 
Vérification de sécurité
code
Document sans nom